
Aujourd’hui, la culture est morte. Ou peut-être hier.
Cela n’a pas fait de bruit. Il n’y a pas eu de deuil. Seulement un glissement lent, presque naturel, vers l’indifférence.
Le Maroc est un pays noble, fort d’une Histoire peuplée de héros, de saints et de poètes. Avec le Japon, il forme l’une des plus anciennes monarchies encore existantes. Et pourtant, contrairement au Japon, il n’est pas une civilisation. Ou, plus exactement, il ne se comporte plus comme tel.
Il est l’héritier d’une civilisation, mais non son prolongement vivant. Cette affirmation, aussi dérangeante soit-elle, n’est pas de l’ordre de la provocation gratuite. Elle est formulée par l’intellectuel Rachid Achachi, et elle invite à une réflexion profonde : que signifie être une civilisation aujourd’hui ?
Dans les lignes qui suivent, il s’agira d’explorer cette idée, de l’éprouver à la lumière de la réalité culturelle du Maroc contemporain, et peut-être d’en esquisser les implications.
La culture n’est pas un luxe. Elle n’est pas un supplément d’âme pour les temps calmes, ni un divertissement pour les esprits raffinés. Elle est ce qui rend une société habitable. Ce n’est pas seulement l’art ou la beauté, mais tout ce qui donne sens : les langues qu’on parle, les livres qu’on lit, les rites qu’on pratique, les idées qu’on transmet. C’est le ciment invisible d’un peuple, le miroir par lequel il se reconnaît, ou s’oublie.
Quand elle vit, la culture façonne les gestes, irrigue les conversations, imprègne les villes, les campagnes, les écoles, les familles. Elle est à la fois mémoire et invention. Elle relie les morts aux vivants, et les vivants entre eux. Sans elle, il reste des individus, mais plus de société.
Or aujourd’hui, au Maroc, la culture semble reléguée, confinée à quelques vitrines institutionnelles ou à des événements folkloriques sans épaisseur. Pendant ce temps, une jeunesse cherche à dire, à créer, à comprendre, mais ne trouve ni lieu, ni langage, ni écho. L’État parle de développement, rarement de civilisation. Les discours sont là, mais les fondations manquent.
Alors une question s’impose, brutale dans sa simplicité : quelle est la place accordée à la culture dans le Maroc d’aujourd’hui ? Est-elle encore perçue comme un besoin vital, ou comme un ornement secondaire ? Que disent les politiques publiques, les pratiques sociales, les imaginaires collectifs ? Et surtout : que veut cette jeunesse qui ne se reconnaît plus dans les formes du passé, mais refuse aussi le vide du présent ?
Pour y répondre, il faut d’abord se souvenir : revenir à ce que fut cette culture, dans toute sa richesse, sa pluralité, sa profondeur. Puis comprendre ce qui l’a marginalisée, abandonnée, dévitalisée. Enfin, entre les ruines et les renaissances, esquisser les lignes d’un possible redressement.
Avant de mourir, une culture a d’abord vécu. Intensément. Le Maroc n’est pas né du vide. Il est l’héritier d’un long tissage de civilisations, patiemment superposées au fil des siècles. Amazighe, arabo-musulmane, andalouse, juive, subsaharienne : autant d’horizons mêlés, non juxtaposés. Chaque peuple, chaque langue, chaque exil a laissé une empreinte. Le Maroc n’a jamais été une terre close : c’est un carrefour.
Mais cette richesse est aujourd’hui marginalisée, souvent folklorisée. Elle n’est plus perçue que comme un héritage figé, bon pour les musées ou les campagnes touristiques. Et pourtant, ce patrimoine n’a jamais été monolithique. Il est profondément pluriel. Il y a des cultures marocaines, au pluriel, parfois dissonantes, parfois silencieuses. Darija, amazighe, hassaniya : autant de langues vivantes qui cohabitent sans toujours se reconnaître. Entre les centres urbains et les périphéries rurales, les pratiques diffèrent, les mémoires aussi.
Il existe une volonté réelle, même si parfois hésitante, du Maroc de repositionner la culture au cœur de son projet national, conscient que c’est là un pilier essentiel de son identité et de son avenir.
Le pays a vu émerger des centres d’excellence, des institutions de formation dédiées aux arts, à la musique, au cinéma, au théâtre, qui forment chaque année des générations de créateurs. Ces écoles, qu’il s’agisse de l’Institut National des Beaux-Arts de Tétouan ou de l’ISADAC à Rabat, sont autant de foyers où se nourrit une créativité contemporaine, ancrée dans les traditions mais ouverte au monde.
Sur le plan patrimonial, la restauration et la valorisation des sites historiques témoignent d’une volonté de préserver la mémoire vivante du Maroc. Des médinas, des kasbahs, des mosquées et des palais renaissent peu à peu, non pas comme des reliques figées, mais comme des espaces culturels et sociaux où la communauté peut se retrouver.
Les festivals, désormais ancrés dans le calendrier national, jouent un rôle majeur dans la reconnaissance internationale de la scène artistique marocaine. Qu’il s’agisse du Festival International du Film de Marrakech, qui attire cinéastes et spectateurs du monde entier, ou des rencontres littéraires, musicales et artistiques qui ponctuent l’année, ces rendez-vous offrent des plateformes d’expression et de dialogue inédites.
Finalement, si l’on demande à n’importe quel Marocain quelles sont les avancées culturelles les plus récentes du pays, il répondra peut-être, et avec une certaine fierté, que les efforts et la volonté affichés par le Maroc se traduisent concrètement par la reconnaissance internationale de son patrimoine. Cette dynamique se manifeste notamment par les nombreuses demandes déposées auprès de l’UNESCO pour inscrire au patrimoine immatériel et matériel des éléments essentiels de la culture marocaine.
Le couscous, plat ancestral et symbole d’un art de vivre partagé, fait désormais partie des trésors mondiaux. Le kaftan, vêtement emblématique, témoigne d’une tradition vestimentaire raffinée, tissée au fil des siècles. Le zellige, mosaïque complexe et lumineuse, incarne quant à lui l’excellence artisanale qui a traversé les âges.
Mais ces grandes réalisations, si louables soient-elles, rappellent aussi une vérité amère : aujourd’hui, le Maroc ne produit guère de culture nouvelle. Il se contente de fanfaronner sur la reconnaissance d’un héritage.
Les symptômes de cette civilisation héritée se manifestent encore aujourd’hui, bien que fragilisés. Ils se lisent dans une culture qui s’est d’abord transmise par la voix, le geste, la mémoire. Dans les contes racontés au coin du feu, les proverbes lancés comme des maximes de survie, les chants qui accompagnent les noces ou les deuils. Dans les mains qui sculptent le bois, brodent les étoffes, cuisent le pain, tressent les fibres. Cette culture vivante était profondément ancrée dans les corps et les lieux. Elle habitait les médersas savantes et les mosquées silencieuses, les souks animés et les maisons d’argile. Elle s’exprimait à travers les savoir-faire, l’architecture, la cuisine, la musique, les rituels. Ce n’était pas une culture de vitrine ou de spectacle : c’était une manière d’exister, entière, dans le monde.
Le cinéma marocain, autrefois espace d’expression lucide et audacieuse, semble avoir perdu l’élan de ses premières heures. Où sont passés les éclats de Le Grand Voyage d’Ismaël Ferroukhi, la finesse subtile de Ruses de femmes de Farida Belyazid, ou la tendresse inquiète de Ali Zaoua de Nabil Ayouch ? Ces œuvres portaient un regard vrai, rugueux parfois, mais nécessaire sur les blessures et les espoirs d’un pays en devenir. Aujourd’hui, les écrans se remplissent de sitcoms fades aux acteurs recyclés en influenceurs, et de comédies calibrées pour la viralité plutôt que pour la mémoire. Certains diront, à tort, que le Maroc s’illustre désormais à l’international, que des superproductions comme Gladiator, ou plus récemment The Odyssée de Christopher Nolan, tourné en ce moment même, sont des signes de vitalité. Mais ces tournages ne doivent rien à notre cinéma. Ils doivent tout à nos paysages, à notre lumière, et à nos coûts dérisoires. On ne célèbre pas une industrie, mais un décor bon marché. Ce n’est pas une reconnaissance, c’est une location.
La culture au Maroc souffre d’une double marginalisation : financière et politique. Le budget alloué à ce secteur reste symbolique, bien que supérieur à ce qu’on pourrait attendre d’un simple folklore. En 2013, la part du secteur culturel dans le budget général de l’État atteignait seulement 0,33 %, soit une fraction infime comparée à d’autres secteurs essentiels. En 2014, le ministère de la Culture disposait de 541 millions de dirhams, répartis entre 361 millions pour le fonctionnement et seulement 180 millions pour l’investissement1. Ces sommes, en apparence importantes, restent dérisoires au regard des besoins réels d’un pays aux traditions culturelles millénaires et à la diversité complexe.
La gestion de la culture s’appuie sur un appareil institutionnel conséquent : plus de 1700 fonctionnaires répartis entre directions régionales, délégations, inspections des monuments historiques, centres d’étude et établissements d’enseignement supérieur spécialisés. Pourtant, cette organisation ne parvient pas à transformer ces moyens en une dynamique culturelle vivante et accessible. Le Fonds National pour la Promotion Culturelle, créé en 1983, voit ses ressources croître lentement, atteignant près de 77 millions de dirhams en 2013, mais les dépenses engagées restent peu visibles sur le terrain1.
Cette insuffisance budgétaire se traduit par un manque criant d’infrastructures culturelles : théâtres, musées, bibliothèques sont peu nombreux, souvent concentrés dans quelques grandes villes, laissant de vastes territoires sans accès réel à la culture. Le tissu culturel national demeure fragmenté, inaccessible pour une grande partie de la population, notamment dans les zones rurales et périphériques.
Cette faiblesse structurelle produit un effet dévastateur sur la condition des artistes et des porteurs de culture. Beaucoup vivent dans la précarité, sans statut stable ni protection sociale. La faible reconnaissance institutionnelle condamne nombre d’entre eux à une marginalisation économique et sociale. Cette réalité explique en partie l’exode des talents, vers l’Europe, le Golfe, ou simplement vers d’autres secteurs d’activité, privés de perspectives concrètes. Par ailleurs, l’absence d’une politique culturelle cohérente freine la transmission des savoirs et la formation professionnelle dans les métiers d’art, mettant en danger des traditions millénaires.
Paradoxalement, la culture est souvent instrumentalisée à des fins symboliques et économiques, sans que cela ne se traduise par un réel engagement politique ou social. Elle sert de vitrine pour une image internationale du Maroc « ouvert et moderne », particulièrement dans les sphères diplomatiques et touristiques. Les festivals nationaux, bien que nombreux, tendent à privilégier l’événementiel spectaculaire au détriment d’une dynamique durable d’accompagnement des artistes et des communautés locales. Cette instrumentalisation crée une dissociation profonde entre la culture dite « officielle » et la vie culturelle réelle des citoyens.
Cette fracture entre politique culturelle et réalité sociale alimente une crise de sens. Les institutions continuent souvent de penser la culture comme un outil de prestige ou de soft power, déconnecté des attentes populaires. Dans les quartiers, les villages, la jeunesse ne reconnaît pas son langage ni ses préoccupations dans cette culture figée. Elle revendique des espaces d’expression libres, plus contemporains, hybrides, porteurs de ses propres identités.
Le décalage entre discours et pratiques, entre intention et réalité, engendre une forme de désengagement collectif. La culture, pourtant levier d’émancipation et de cohésion, devient un champ de tensions où se cristallisent frustrations et contestations. Cette situation appelle une refondation profonde : non pas la multiplication d’événements ponctuels, mais la construction d’une politique culturelle véritablement inclusive, décentralisée, et adaptée à la diversité du pays.
Il existe des modèles, dans l’histoire et ailleurs, qui montrent que la culture peut être portée au cœur des priorités nationales, non reléguée aux marges.
En France, la séparation nette entre le ministère de la Culture et celui des Sports souligne que la culture ne saurait être dissoute dans le seul divertissement : elle touche au sens, à la transmission, à l’émancipation. Au Brésil, l’activisme culturel de figures comme Gilberto Gil, nommé ministre de la Culture dans les années 2000, a prouvé que l’art peut être un levier politique puissant et populaire. Au Japon, pays aujourd’hui rayonnant sur la scène mondiale, l’animation et les mangas, portés par des maîtres tels que Hayao Miyazaki, témoignent d’une culture moderne, innovante, tout en restant profondément enracinée dans un imaginaire national.
Un autre pays, plus proche de nous culturellement, a compris que la culture ne relève pas du luxe mais de l’ossature profonde d’un peuple. L’Égypte, dans sa phase la plus rayonnante du XXe siècle, fut le berceau de certains des plus grands écrivains arabes, Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature, Taha Hussein, figure majeure de la pensée arabe, ou encore Nawal El Saadawi, voix féministe et engagée. Son cinéma, pionnier et influent, avec des figures comme Youssef Chahine, a marqué les esprits bien au-delà du monde arabe. Et que dire de ses chanteurs-poètes, de Umm Kulthum à Mohamed Abdel Wahab, dont la voix reste un monument de la culture arabe, porteuse d’émotions et d’histoires, entre tradition et modernité.
C’est dans ce contexte qu’elle nommait à la tête de son ministère de la Culture des intellectuels de cette trempe. Taha Hussein, écrivain visionnaire, fut ministre de l’Éducation. Tharwat Okasha, homme de lettres et homme d’État, joua un rôle central dans la préservation du patrimoine et la promotion des arts. La culture n’était pas une façade : elle incarnait une ambition nationale.
Tandis que les grandes institutions s’essoufflent ou se figent, c’est d’en bas que renaît la culture. Le tissu associatif local, souvent ignoré des projecteurs officiels, devient le véritable moteur de la transmission, de la création, du lien.
Les réseaux sociaux, longtemps accusés de tout aplatir, deviennent parfois le contraire : des vitrines, des tribunes, des amplificateurs pour celles et ceux qui n’avaient pas de micro. Le numérique redonne une voix à ceux qui en étaient privés.
Il est temps de redonner à la culture sa juste place. Non plus comme un luxe pour élites citadines, mais comme un ferment d’émancipation, d’éducation, de conscience. Une culture qui questionne, qui relie, qui éclaire, et non qui divertit seulement.
Cela suppose un véritable sursaut politique. Une vision qui ne se contente pas de saupoudrer quelques festivals, mais qui pense la culture comme un socle, au même titre que l’école ou la santé. Et qui donne aux artistes les moyens de créer sans mendier.
L’urgence est là : ouvrir les portes. Sortir la culture des centres-villes, des grandes institutions, des cercles fermés. Offrir aux jeunes, où qu’ils soient, des lieux où rêver, écrire, rapper, peindre. Tisser des ponts entre l’école et le théâtre, entre les médias et la poésie, entre les savoir-faire locaux et l’économie sociale.
Car une société qui se prive de sa culture se condamne à l’imitation. Et une nation sans récit propre devient le décor des histoires des autres.
Le Maroc ne manque ni de voix, ni de rythmes, ni d’images. Ce qui manque, c’est une écoute. Une vision. Une volonté de faire de la culture autre chose qu’un décor. Car elle est là, vivante, inventive, mais trop souvent reléguée au second plan, sous-financée, mal pensée.
Il faut un changement de regard. Penser la culture non plus comme un supplément d’âme pour colloques ministériels, mais comme un besoin vital, au même titre que l’eau, le pain, l’école. Une société sans culture ne meurt pas tout de suite : elle s’éteint à petit feu, dans l’imitation, la résignation, la perte de sens.
Et pourtant, les muses ne manquent pas au Maroc pour créer. Comme l’écrivait Tahar Ben Jelloun : « La réalité marocaine est si complexe, si riche, si contradictoire qu’elle fournit en permanence matière à fiction. »
À nous, donc, de redonner à la culture sa place d’aiguillon. Non pas pour célébrer ce qui fut, mais pour oser ce qui vient.
1Cour des comptes du Royaume du Maroc. (2017). Ministère de la Culture – Rapport thématique (n° 14/2017). https://www.courdescomptes.ma/wp-content/uploads/2023/01/Ministere-de-la-culture_rapport2017.pdf


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