
Un regard sur les enjeux juridiques et feministes au Maroc
EDITO :
Lamya Benmalek s’impose aujourd’hui comme une voix singulière dans le paysage intellectuel marocain. Sa manière d’aborder les sujets sociaux, juridiques et culturels se distingue par une grande clarté et une attention constante au contexte. Elle avance avec une pensée structurée, précise, ancrée dans l’analyse, et porte un regard attentif sur les transformations qui traversent notre société.
Cette posture résonne fortement avec les dynamiques de la jeunesse marocaine.
Une génération connectée, curieuse, multiple, qui observe le monde avec lucidité. Elle questionne les normes, les incohérences, les tensions qui rythment le quotidien. Elle formule ses propres attentes en matière de justice, d’égalité, de libertés et de cohérence sociale. Elle s’exprime pour comprendre, pour proposer, parfois aussi pour réparer. Sa prise de parole témoigne d’une forme d’altruisme : celui de vouloir participer à un mouvement collectif où chacun trouve sa place avec dignité.
Les discussions autour du droit, du féminisme, de l’égalité ou de la justice sociale occupent désormais une place centrale dans ces débats. Ces sujets façonnent le quotidien et influencent profondément la manière dont la société évolue. Le droit de la famille, les représentations du féminin, les normes culturelles ou la place des jeunes dans l’espace public deviennent autant de terrains où se joue l’avenir du pays. Lamya est donc une porte-parole légitime qui aborde ces thématiques sans aucune ambiguïté.
C’est dans cet espace de réflexion que l’intervention de Lamya Benmalek prend tout son intérêt. Son approche met en lumière les nuances qui composent le moment marocain : l’évolution des mentalités, les résistances culturelles, les aspirations nouvelles, les mécanismes juridiques qui encadrent la vie sociale. Elle apporte des clés pour comprendre les transitions à l’oeuvre, notamment autour du féminisme marocain, de la réforme de la Moudawana ou de la conscience politique émergente de la génération GenZ.
Le Maroc traverse aujourd’hui une étape importante de son histoire récente. Les débats se multiplient, les repères évoluent, les attentes grandissent. Dans ce contexte, des voix comme celle de Lamya Benmalek offrent un espace de respiration et de réflexion. Elles permettent de comprendre ce moment avec plus de profondeur et d’ouvrir des pistes pour penser l’avenir.
C’est tout l’esprit de ce nouvel épisode de CBB Meet : offrir une conversation qui éclaire, qui interpelle et qui accompagne les questionnements essentiels de notre époque
Interview :
Question 1:
Tu as consacré des articles et de nombreux posts à la cause des femmes au Maroc. Le féminisme poursuit des objectifs universels, mais ses moyens varient selon le contexte et la maturité des sociétés. Es-tu d’accord avec cette idée ? Comment définirais-tu le féminisme dans le contexte marocain aujourd’hui ?
Quels sont, selon toi, les principaux défis culturels et sociaux qui freinent l’égalité ? (Si l’égalité est bien l’objectif… On parle souvent de justice au Maroc, notamment sur des sujets comme l’héritage. Quelle est ta position ?)
Lamya Benmalek : Je suis en effet d’accord avec l’idée que le féminisme porte des objectifs largement universels, comme l’égalité en dignité, en droits et en possibilités, mais que ses formes d’expression et ses points d’ancrage s’inscrivent nécessairement dans des contextes sociaux et historiques différents.
Au Maroc, le féminisme me semble s’inscrire dans une phase de transition, les femmes sont massivement présentes dans l’éducation, de plus en plus dans les professions, dans l’espace public et dans la production intellectuelle. Mais cette réalité sociale dynamique coexiste encore avec des normes juridiques et symboliques qui continuent de produire des statuts différenciés.
Je définirais donc le féminisme marocain comme une démarche visant à aligner progressivement le droit, les pratiques sociales et les représentations collectives sur un principe simple : la pleine citoyenneté des femmes. Autrement dit, l’idée que la capacité à décider, à disposer de soi, à participer et à transmettre ne devrait pas dépendre du genre.
Les freins principaux sont connus mais profonds, le poids des représentations traditionnelles des rôles féminins, la sacralisation sociale de certaines hiérarchies héritées, la confusion fréquente entre identité culturelle et inégalité sociale, et bien sûr l’instrumentalisation politique des questions de genre.
Ces éléments créent un environnement où l’égalité apparaît comme une remise en cause de l’ordre social plutôt que comme son évolution. Sur la question de l’égalité, y compris successorale, le débat marocain mobilise souvent la notion de justice, perçue comme plus acceptable socialement.
Mais la justice, si elle ne repose pas sur l’égalité de principe entre les personnes, risque de devenir une gestion permanente de l’inégalité. À mon sens, l’enjeu n’est pas d’opposer égalité et justice, mais de penser une justice qui ne contredise pas l’égalité fondamentale des citoyens et citoyennes.
Question 2:
La réforme de la Moudawana est sans doute l’un des défis sociaux majeurs au Maroc. Chaque fois que ce sujet revient dans le débat public, il divise profondément la société.
On observe même que cette question révèle une fracture idéologique entre une tendance islamiste conservatrice et une autre plus progressiste. Malheureusement, le climat actuel ne semble pas favorable à un dialogue serein sur ces enjeux.
Qu’en penses-tu ? Quel est ton regard sur la réforme de la Moudawana ? Et, selon toi, quels changements seraient essentiels pour faire évoluer la condition féminine au Maroc ?
Lamya BenMalek : La réforme de la Moudawana constitue en effet l’un des chantiers sociaux les plus sensibles au Maroc, précisément parce qu’elle touche à l’articulation entre droit, religion, famille et ordre social. Ces questions ne relèvent pas seulement de normes juridiques ; elles engagent des représentations profondes de la société, de l’autorité et des rôles. Le droit de la famille est par ailleurs la branche du droit marocain qui puise le plus directement dans les références islamiques et les traditions juridiques qui en sont issues.
Le contraste avec d’autres domaines du droit, davantage influencés par des traditions romano-germaniques, nourrit d’ailleurs une partie des tensions et des débats autour de la réforme. La polarisation observée dans le débat public est réelle, mais elle simplifie parfois excessivement la société marocaine en deux blocs opposés.
La réalité est plus nuancée : une large partie de la population exprime à la fois un attachement réel aux références culturelles et religieuses et une attente d’évolution concrète et pragmatique des conditions de vie des femmes.
C’est dans cet espace intermédiaire que se joue probablement la possibilité d’une réforme socialement acceptée. L’enjeu principal de la réforme n’est pas seulement d’introduire de nouvelles dispositions, mais de réduire l’écart persistant entre la réalité sociale des femmes marocaines et le cadre juridique qui continue, dans certains domaines, de les situer dans une position minorée.
Plusieurs axes apparaissent essentiels : la responsabilité familiale partagée, la sécurisation économique des femmes après divorce, la protection effective contre les violences intrafamiliales, et une reconnaissance plus cohérente de la capacité juridique pleine des femmes dans les décisions familiales. Au-delà des mesures techniques, la réforme de la Moudawana pose en réalité une question plus large qui est celle de la manière dont une société fait évoluer ses normes familiales sans se percevoir en rupture avec elle-même. C’est un exercice d’équilibre délicat, mais nécessaire dans toute société en transformation.
Question 3 :
Comment perçois-tu l’évolution du rôle de la femme dans la société marocaine au cours des dernières années ?
Lamya Benmalek : Le rôle des femmes dans la société marocaine a connu une évolution profonde au cours des dernières décennies. La présence féminine s’est considérablement
renforcée dans l’éducation supérieure, dans les professions qualifiées, dans l’entrepreneuriat, dans la production culturelle et dans l’espace public au sens large.
Cette évolution traduit une transformation structurelle : les femmes ne sont plus seulement perçues comme des actrices privées de la sphère familiale, mais comme des participantes à part entière de la vie économique et sociale. Cependant, cette progression s’accompagne encore de décalages.
Les attentes sociales envers les femmes restent souvent plus contraignantes, les responsabilités domestiques demeurent largement féminisées, et certaines normes juridiques ou pratiques continuent de refléter des représentations anciennes.
On observe ainsi une société où les trajectoires féminines se diversifient rapidement, tandis que les cadres symboliques et institutionnels évoluent plus lentement. Le moment actuel me semble donc caractérisé par une coexistence entre une réalité féminine en expansion et des structures sociales en adaptation.
Question 4:
En tant qu’avocate, tu évolues dans un espace où le droit, l’éthique, la parole publique et les rapports de pouvoir s’entrecroisent constamment. Ton engagement militant qu’il soit féministe, social ou lié aux libertés semble prolonger naturellement ta pratique professionnelle, comme si la plaidoirie devenait aussi un outil politique et un prolongement de ton combat.
Comment perçois‑tu ce rôle hybride : celui d’une avocate qui porte des causes, qui défend des principes autant que des personnes, et dont la robe peut devenir un espace de résistance ?
Et plus largement : comment vois‑tu aujourd’hui la condition des avocats au Maroc ? Le métier évolue‑t‑il dans un environnement où des pressions, des intérêts installés ou des lobbies influencent la capacité à défendre librement ? Où situes‑tu les lignes de fracture, les vulnérabilités, mais aussi les espaces possibles d’indépendance et de courage ?
Lamya Bnemalek : Je ne suis pas avocate. Du moins pas encore !
Mais le droit façonne mon quotidien en tant que juriste. Cet exercice du droit, même en dehors de l’avocature, place les juristes à l’intersection de tous les aspects de notre société. Travailler sur le droit, l’interpréter, l’expliquer ou le mobiliser dans l’espace public revient souvent à intervenir sur des questions qui dépassent les cas individuels pour toucher à des principes normatifs.
Dans ce cadre, porter certaines causes ou défendre des orientations juridiques ne relève pas nécessairement d’une posture militante extérieure au domaine mais cela peut constituer l’une des expressions naturelles du rôle du juriste dans la société. Le droit lui-même porte des valeurs, notamment la justice, l’égalité devant la loi et la protection des libertés, dont la réflexion et la diffusion participent à la vie démocratique.
Question 5:
Le Maroc a connu des moments de tension autour du mouvement GenZ, et tu as pris la parole à plusieurs reprises pour défendre les jeunes, ce qui est particulièrement remarquable.
Si tu pouvais adresser un message à la génération GenZ , en tant que génération, et non forcément en tant que mouvement, quel serait-il ? Quel conseil ou quelle réflexion aimerais-tu leur transmettre pour les inspirer et les accompagner dans leurs combats et leurs aspirations ?
Lamya Benmalek : Si je devais adresser un message à la génération GenZ marocaine, ce serait d’abord de rappeler une réalité parfois minimisée : il s’agit d’une génération informée, connectée au monde, consciente des enjeux contemporains et moins disposée à accepter les incohérences sociales ou politiques sans questionnement.
Cette lucidité constitue une ressource précieuse pour toute société. Il me semble important que cette génération ne se laisse pas infantiliser par des lectures qui sous-estiment sa maturité politique et sociale. Pour le reste, je leur fais pleinement confiance.
Question 8:
L’un des objectifs de CBB Meet, au-delà des contributions de ses invités, est d’offrir des ouvertures intellectuelles aux lecteurs. Comprendre ce qui t’inspire permet non seulement de mieux saisir tes idées, mais aussi d’explorer les univers qui nourrissent ta réflexion.
Pour enrichir la réflexion des jeunes, pourrais-tu partager un ou plusieurs référentiels qui t’inspirent : un artiste ou une personnalité publique, un livre, un film, une série, un morceau musical, une vidéo, ou même un influenceur ? Ces choix peuvent être liés à tes combats ou simplement à ta vision du monde. Et surtout, pourquoi ces choix ?
Lamya Benmalek : Plusieurs références nourrissent ma réflexion, à la fois dans le champ des idées et dans celui de la création.
Parmi les figures intellectuelles, Asma Lamrabet occupe une place importante par sa relecture critique des sources islamiques à partir d’une perspective égalitaire, ouvrant des pistes de réflexion sur les droits et la dignité des femmes en contexte musulman.
Dans le registre littéraire, le roman Le soleil se lève deux fois de Soundouss Chraibi explore avec sensibilité les trajectoires féminines, et la mémoire. Du côté du cinéma, les oeuvres de Faouzi Bensaïdi et d’Ali Abbasi interrogent les normes sociales, les marges et les contradictions contemporaines dans des univers esthétiques exigeants.
Enfin, les chansons de Yasmine Hamdan constituent pour moi une expression artistique singulière où se croisent identité, modernité et voix féminine dans l’espace culturel MENA. Ces références ont en commun de proposer une vision située et exigeante des sociétés en tensions, ce qui me paraît essentiel pour penser le monde social aujourd’hui, particulièrement dans notre région du monde.

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