Analyse géopolitique de la passivité des instances internationales face à la guerre au Moyen‑Orient

Depuis plusieurs années, le Moyen‑Orient est devenu le théâtre où se révèle dans sa forme la plus brutale l’effondrement de ce que l’on appelait autrefois la sacralité du droit international. Les normes censées encadrer l’usage de la force, protéger les populations civiles ou garantir un minimum de stabilité mondiale ne sont plus que des références symboliques, convoquées sélectivement par les puissants et ignorées chaque fois qu’elles entravent leurs objectifs géopolitiques. Les frappes répétées contre l’Iran, menées hors du cadre du Conseil de sécurité et en contradiction ouverte avec l’article 2(4) de la Charte des Nations unies, illustrent cette dérive. Car plusieurs analyses juridiques soulignent qu’elles constituent des violations claires du droit international, mais la majorité des puissances mondiales et sans les citer sont soit minimisées, soit justifiées sur des bases politiques/économiques suivant leurs intérêts plutôt que légales.
Dans ce jeu de puissance décomplexé, le droit international apparaît moins comme un corpus de règles universelles que comme un outil rhétorique, utilisé lorsque cela sert l’intérêt stratégique d’un État et ignoré dans le cas contraire. Ainsi, des organisations pourtant fondées pour protéger la paix mondiale comme l’ONU, la Cour pénale internationale, les mécanismes de supervision nucléaire voient leur autorité s’effriter face à l’unilatéralisme militaire. Leur incapacité à agir efficacement, paralysées par les vetos ou l’absence de reconnaissance de leur juridiction, alimente l’idée qu’elles ne sont plus que des vitrines symboliques et marketing pour construire la « Novlangue » actuelle. Des institutions dont la fonction semble se réduire à publier des communiqués d’inquiétude, sans jamais pouvoir empêcher les violations qu’elles dénoncent. Plusieurs observateurs rappellent que depuis plus d’une décennie, les crises régionales majeures comme Gaza, Ukraine, Soudan, et plus récemment les hostilités entre l’Iran, les États‑Unis et Israël ont révélé un Conseil de sécurité fréquemment bloqué, incapable de répondre à ses propres mandats.
Dans ce contexte, le Moyen‑Orient devient un laboratoire de l’impunité contemporaine car les puissants y redéfinissent les règles en fonction de leurs intérêts, les États fragiles paient le prix des décisions prises ailleurs, et les populations civiles subissent les coûts humains, économiques et sociaux de cette désacralisation du droit. L’exemple iranien est particulièrement révélateur, les frappes ayant visé des zones civiles, n’ont donné lieu à aucune condamnation robuste de la part des alliés occidentaux, alors même que ces mêmes acteurs appellent régulièrement l’Iran à respecter le droit international. Cette indignation sélective qui dépend davantage de l’identité de l’auteur que de la nature de l’acte alimente un sentiment croissant de deux poids, deux mesures dans la région.
Dès lors, une question fondamentale surgit: que vaut un droit qui ne protège que lorsque cela arrange les puissants ? Est-ce vraiment démocratique ? La réponse semble être que le droit international ne possède plus ni la sacralité, ni la légitimité, ni même l’efficacité qu’on lui prêtait autrefois. Et c’est précisément cette crise de sens, cette dissolution des normes dans la realpolitik globale, qui structure aujourd’hui l’ensemble des dynamiques géopolitiques au Moyen‑Orient, faisant de la région un espace où la loi n’est plus qu’un décor et où seule la force demeure réellement opérante.
Partie 1 :
Avant de parler outils, gouvernance ou planification, il me semble essentiel de revenir à quelque chose de beaucoup plus fondamentale: La manière dont nous nous racontons ce que nous sommes en train de construire. Dans tout projet complexe, le narratif n’est jamais un détail ; car c’est finalement l’histoire de notre humanité qui donc façonne la compréhension, l’adhésion et la cohérence collective actuelle et future. Si le récit est clair, l’action devient naturelle, s’il est flou, tout s’alourdit. C’est pourquoi ce premier axe consiste à clarifier et stabiliser ce récit commun. J’ai évoqué ci-dessus la Novlangue de George Orwell, qui rappelait d’ailleurs que “celui qui contrôle le langage contrôle aussi la pensée”. La novlangue/ le langage imprécis que nous avons, produit des visions imprécises, et donc des actions fragmentées. Hannah Arendt, dans la crise de la culture de son côté, insistait sur la nécessité de distinguer les faits du récit que l’on construit autour d’eux, soulignant que les organisations se perdent souvent moins dans la réalité que dans la manière dont elle circule, se transmet et s’interprète. Poser un narratif clair, intelligible et partagé n’est donc pas un exercice cosmétique, mais une condition de maturité collective : c’est ce qui permet à chacun de comprendre où l’on va, pourquoi on y va, et comment avancer ensemble avec cohérence.
Cette question du récit n’est d’ailleurs pas qu’un enjeu institutionnel, politique ou organisationnel, mais elle traverse la manière dont s’articule l’autorité elle‑même. Je pense à cette scène dans Game of Thrones, où Varys (pour moi un des plus grand personnages politiques de séries) soumet à Tyrion (pareil) une devinette déstabilisante sur le pouvoir et l’autorité : “In a room sit three great men, a king, a priest, and a rich man with his gold. Between them stands a sellsword, a little man of common birth and no great mind. Each of the great ones bids him slay the other two.
So tell me—who lives and who dies?’
Varys smiled. ‘Here, then. Power resides where people believe it resides. No more and no less.’”
Cette scène illustre avec une finesse remarquable: le pouvoir n’existe que parce qu’un certain récit le rend crédible. Ni le roi, ni le prêtre, ni le riche ne détiennent réellement le pouvoir tant que le mercenaire n’y croit pas. Leur autorité ne repose pas sur ce qu’ils sont, mais sur ce que les autres acceptent de reconnaître. Le pouvoir est une fiction efficace, mais une fiction tout de même, qui se maintient tant que l’imaginaire collectif la soutient.
C’est précisément cette dynamique qui éclaire l’état du droit international aujourd’hui. Car ce dernier n’a pas perdu ses textes, ni ses institutions, ni ses procédures. Ce qu’il a perdu, c’est la croyance partagée dans sa force. Pendant longtemps, il incarnait un horizon commun, un langage d’autorité, et un espaceoù le pouvoir symbolique existait. Mais lorsque les acteurs du monde cessent de croire que c’est là que se décide réellement ce qui compte, alors le droit international cesse de réguler, et devient simplement un décor normatif, une référence morale dénuée de prise sur le réel. Le problème n’est pas son existence, mais son récit. S’il ne convainc plus, il ne fédère plus ; s’il ne fédère plus, il ne contraint plus. Et comme dans la devinette de Varys, ce n’est plus la loi qui détermine qui “vit ou meurt”, mais la croyance ou l’absence de croyance dans l’autorité qui est censée la porter. Dans ce sens de politique, pouvoir, autorité et croyance, une partie du livre de Hannah Arendt « La crise de la culture » aborde pertinemment cette question-là. Hannah Arendt nous rappelle que l’autorité n’est jamais un ordre ni une force mais plutôt une présence reconnue, qui tient parce qu’elle est crue, et qui guide parce qu’elle est légitime. Mais dans le monde que nous habitons aujourd’hui, cette hauteur s’effrite. Les institutions qui prétendaient autrefois porter une continuité, garantir une mesure, tracer une limite, se retrouvent contestées.
Partie 2 :
La guerre en Iran, telle qu’elle s’est ouverte le 28 février 2026 (le jour de mon anniversaire 🙂 ) par une campagne de frappes coordonnées sur le territoire iranien, révèle avec une brutalité clinique ce que je disais du récit : quand l’autorité symbolique s’effrite, c’est l’architecture juridique elle‑même qui vacille, et avec elle l’ordre qui prétendait borner l’usage de la force. D’après des sources concordantes, les premières douze heures du conflit ont compté près de neuf cents frappes visant des infrastructures balistiques, des défenses aériennes, des nœuds de commandement et des composantes du programme nucléaire, inscrites dans une opération conjointe présentée comme un effort pour neutraliser la capacité d’action régionale de l’Iran et son levier de coercition stratégique. À la suite de ces frappes, l’appareil central du régime a été touché, déclenchant une série de représailles par missiles et drones, puis une baisse notable du rythme des tirs iraniens à mesure que les lanceurs et dépôts étaient détruits, signe d’une dégradation rapide des moyens conventionnels de riposte.
Qu’on ne s’y trompe pas : rappeler ces faits n’implique aucune complaisance à l’égard du régime islamique d’Iran, dont la trajectoire autoritaire, la répression interne et les déstabilisations régionales sont abondamment documentées. Mais affirmer cela ne dispense pas d’une exigence d’universalité : rejeter un régime ne donne pas le droit de s’affranchir des règles communes.
Or c’est précisément ici que le droit international semble bégayer. La Charte des Nations unies fixe un cadre strict à l’emploi de la force : interdiction du recours à la force, sauf en cas d’autorisation du Conseil de sécurité ou de légitime défense face à une attaque armée imminente et avérée, dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité. La conduite des hostilités, elle, relève du droit international humanitaire qui vise à protéger les civils et à limiter les effets des conflits.
Lorsque des opérations d’une telle ampleur sont justifiées par des narratifs unilatéraux, hors d’un consensus multilatéral clair et vérifiable, le risque est grand que la force dépasse son cadre de légalité et avec elle, la confiance collective dans l’idée même d’un droit qui limite le pouvoir.
En somme, refuser l’impunité d’un régime n’implique pas d’accepter l’impunité de la force. C’est même l’inverse si l’on veut que la norme survive aux crises, il faut tenir l’universalité quand cela coûte, rappeler la proportionnalité quand la tentation de l’excès est la plus forte, et reconstruire un récit de légitimité qui rende à la règle son pouvoir sur la puissance. À défaut, la guerre en Iran restera l’exemple tragique d’un monde où l’on a d’abord affaibli le récit du droit, puis constaté qu’il n’y avait plus de cadre pour retenir la main qui frappe.
Conclusion :
La guerre en Iran révèle quelque chose de bien plus profond : la possibilité terrifiante d’un monde où n’importe quel État doté de puissance, de technologie militaire et d’une narration suffisamment convaincante pourrait déclencher une guerre non pour défendre un principe, mais pour imposer sa propre vérité. Un monde où la force devient un langage légitime pour arbitrer le réel ; où le récit prime sur le droit et où l’action brutale remplace la médiation ; où l’exception justifie tout.
Ce qui inquiète, ce n’est pas seulement l’Iran, ni un pays en particulier : c’est le précédent. Car si l’on accepte qu’un acteur, au nom de sa sécurité, de sa vision ou de ses intérêts, puisse frapper un autre État sans s’ancrer pleinement dans le cadre international, alors on ouvre la porte à une ère où chacun pourra invoquer sa “vérité”, ses “menaces”, ses “enjeux existentiels” pour légitimer la violence. L’effondrement du récit juridique entraîne mécaniquement l’effondrement de la barrière qui sépare la dissuasion de l’agression.
Et il faut le dire clairement : rejeter un régime politique ne signifie pas accepter qu’on s’affranchisse des principes qui garantissent l’équilibre global. Condamner l’autoritarisme n’autorise pas à contourner la loi. On peut récuser un gouvernement, refuser ses méthodes, dénoncer ses crimes sans jamais admettre qu’un système international sans règles, sans proportionnalité, sans contrôle, soit une solution. C’est la valeur même du droit qui s’efface. Et quand le droit disparaît, il ne reste plus que la force.
Les conséquences sont déjà visibles. Les tensions économiques mondiales se multiplient ; les marchés se recomposent dans un climat d’incertitude ; les routes énergétiques deviennent des points de rupture potentiels ; la diplomatie se réduit à des échanges d’accusations. Les grandes enceintes internationales perdent de la valeur, de la crédibilité, parfois même de la pertinence. Elles semblent incapables d’empêcher, d’encadrer, de réguler. Une crise de confiance s’installe. Et sans confiance, il n’y a ni stabilité, ni alliance solide, ni paix durable.
Car un ordre mondial repose d’abord sur la force, mais sur la confiance dans un cadre commun(très utopique je sais), sur la certitude que la règle tient même quand la tentation de la contourner se fait forte. Sur la conviction que des diplomates peuvent encore s’asseoir, discuter, négocier, même après des années de trahisons réciproques, d’échecs, de suspicions.
Comme le rappelait le film Oppenheimer, la bombe atomique a inauguré un point de non‑retour. Une fois le pouvoir d’anéantissement total mis dans les mains humaines, toute notion de retour en arrière est devenue illusoire. Nous vivons dans un monde où la dissuasion est censée empêcher la destruction ; mais la ligne entre l’une et l’autre est d’une finesse qu’il serait dangereux de sous‑estimer.
Daenerys Targaryen nous offre d’ailleurs une métaphore inquiétante par sa pertinence. Au départ, ses dragons ne sont qu’une force de dissuasion. Et un jour, le dragon brûle une ville entière avec ces civiles (king’s landing)
La dissuasion devient destruction, et le pouvoir bascule. Ce glissement, imperceptible au début, est le danger qui nous guette lorsque la force cesse d’être une limite et devient une solution.
Et dans ce brouillard où chacun avance selon sa force ou ses craintes, on sent bien que même les grandes instances du droit international ne parviennent plus à tenir leur rôle. Elles ne sont plus ces repères solides qui pouvaient autrefois ralentir une escalade ou imposer un cadre ; elles glissent désormais en arrière‑plan, comme si les événements filaient trop vite pour elles. Le jeu des alliances, lui, s’est épaissi au point de devenir illisible car des intérêts qui se croisent, se défont, se recomposent, sans jamais laisser apparaître une véritable ligne directrice. Et nous, comme elles, nous regardons cela se dérouler avec un mélange d’inquiétude et d’impuissance, conscients que quelque chose se défait mais incapables d’en saisir encore toute l’ampleur. On ne sait pas ce que les prochains jours nous réservent, mais on sait seulement que la paix, elle, s’est éloignée et que le chemin pour la rejoindre semble aujourd’hui plus incertain que jamais.

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