Maroc – Élections législatives : L’importance du vote le 23 septembre

La campagne des élections législatives de 2026 au Maroc ne commencerait officiellement que le 10 septembre. Pourtant, pour quiconque suit la vie politique marocaine, le match est déjà lancé depuis longtemps.

Les derniers mois ont eu des allures de campagne électorale anticipée. Tout au long de l’année, les partis politiques ont multiplié les prises de position, les réajustements stratégiques et les démonstrations de force. Ce qui devait apparaître comme une majorité soudée autour du trio RNI, PAM et Parti de l’Istiqlal a progressivement laissé place à des divergences de plus en plus visibles et prévisibles. Les désaccords sur plusieurs dossiers sensibles (surtout des sujets d’égo pour la première place en 2026) ont mis en lumière des fractures que l’on ne cherchait plus réellement à dissimuler. (surtout quand il s’agit de prendre quelques responsabilités).

Cette année politique aura été particulièrement éprouvante et longue pour la majorité. Entre les polémiques à répétition, les accusations de conflits d’intérêts, les controverses liées au dossier de l’appel d’offre du dessalement de l’eau de mer, les débats autour de la gestion des aides au secteur de l’élevage ou encore les interrogations persistantes sur le dossier des hydrocarbures, le gouvernement a souvent donné l’impression de naviguer dans une zone de turbulences permanente même si ce n’est qu’un petit nombre de parlementaire et de journalistes/intellectuels qui faisaient le rôle de l’opposition.

Face à une opposition souvent discrète, certaines voix ont néanmoins réussi à se faire entendre. Le PJD d’Abdelilah Benkirane, malgré une représentation parlementaire considérablement réduite, a su occuper l’espace politique sur plusieurs sujets grâce notamment à Abdellah Bouanou et Driss El Azami. À titre personnel, je considère qu’ils ont globalement réussi leur rôle d’opposition. Ils ont su mettre en lumière plusieurs dossiers, pointer certaines dérives potentielles et porter des débats qui, sans leur intervention, n’auraient peut-être jamais trouvé leur place dans l’espace public.

D’autres figures de l’opposition, à l’image de Mohamed Ouzine ou de Nabil Benabdallah, ont également tenté d’imposer leurs thèmes dans le débat national. Leurs interventions ont parfois été pertinentes, mais leur présence est restée relativement timide face à une majorité omniprésente dans le paysage institutionnel.

Dans le même temps, les réseaux sociaux se sont progressivement imposés comme le principal terrain de confrontation politique, reléguant souvent la télévision et la radio au second plan. Une nouvelle génération de podcasteurs, aux côtés d’anciens journalistes reconvertis dans ce format, participe désormais activement à la structuration du débat public. Leurs efforts sont, à mes yeux, particulièrement louables. Ils contribuent à diversifier les voix, à ouvrir des espaces de discussion et à porter des sujets parfois absents des circuits médiatiques traditionnels.

Cette dynamique est d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un contexte où les contours juridiques du podcast politique demeurent encore relativement flous et où les questions liées à la liberté d’expression continuent d’alimenter de nombreuses controverses durant le mandant RNI. Malgré les risques, les critiques et les polémiques qui ont marqué ces dernières années, ces nouveaux acteurs médiatiques occupent aujourd’hui une place incontournable dans la formation de l’opinion publique, en particulier auprès des jeunes générations.

Dans le même temps, certains phénomènes ont révélé une évolution profonde du débat public. Le mouvement Gen Z par exemple, a eu le mérite de remettre au centre de la discussion plusieurs préoccupations citoyennes et, surtout, de poser une question fondamentale : celle de la responsabilité politique. Une interrogation qui a résonné bien au-delà des réseaux sociaux et qui a contribué à replacer l’action publique sous le regard critique des jeunes ce que j’ai trouvé un grand pas vers la conscience politique.

L’un des événements les plus révélateurs de cette recomposition est sans doute le mercato politique observé ces derniers mois. L’arrivée de Fouzi Lekjaa au PAM, personnalité particulièrement populaire auprès d’une large partie des Marocains en raison de son rôle dans les succès récents du football national, il apporte incontestablement une nouvelle dimension à l’image du parti. Mais cette dynamique traduit également une réalité plus profonde, les alliances se redessinent et les tensions entre les composantes de l’actuelle majorité semblent désormais assumées. Cet évènement est le moment de bascule officiel.

Les élections ne se résument d’ailleurs jamais à une simple confrontation entre partis politiques. Elles relèvent d’une mécanique bien plus complexe où interagissent une multitude d’acteurs : partis, syndicats, groupes d’intérêts, médias, influenceurs, associations, institutions et, désormais, plateformes numériques. Chacun tente d’influencer l’équilibre final selon ses propres intérêts et ses propres objectifs. Dans cette immense partie stratégique, que je rapproche souvent des logiques de la théorie des jeux de J. Nash, aucun acteur n’est totalement passif. Le citoyen lui-même est une variable décisive de l’équation. Son vote, son abstention, sa prise de parole ou son silence modifient les rapports de force. C’est précisément là que réside notre responsabilité collective. Nous, jeunes et citoyens, ne sommes pas de simples spectateurs observant une partie qui se jouerait sans nous. Nous sommes des joueurs à part entière de cet échiquier démocratique. Renoncer à participer, c’est laisser d’autres déplacer les pièces à notre place ; voter, c’est accepter de peser sur l’équilibre final et sur la direction que prendra le pays pour les années à venir.

C’est précisément pour cette raison que l’abstention constitue, à mes yeux, une erreur. Le vote demeure le seul instrument dont dispose chaque citoyen pour peser directement sur les équilibres politiques du pays. S’abstenir, c’est renoncer volontairement à cette capacité d’influence. C’est laisser d’autres décider de choix qui concernent pourtant l’ensemble de la société.

On peut être critique envers les partis politiques. On peut être déçu par les élus. On peut considérer que l’offre politique actuelle ne répond pas pleinement aux attentes des citoyens. Mais aucune de ces raisons ne justifie l’abandon du vote. Au contraire. Plus l’exigence envers la classe politique est forte, plus la participation électorale devrait l’être également.

Une autre réalité mérite également d’être soulignée. Depuis plusieurs cycles électoraux, et à l’observation de ce début de campagne, l’essentiel des efforts de terrain semble se concentrer sur certaines régions, provinces et territoires ruraux où les équilibres politiques apparaissent souvent bien établis. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la sincérité des électeurs ni les choix de ces territoires, mais de constater qu’au fil des années, certaines circonscriptions ont développé des fidélités politiques si constantes qu’elles donnent parfois le sentiment d’échapper au débat contradictoire qui devrait pourtant animer toute démocratie vivante. D’ailleurs je trouve toujours très bizarre les millions investis pour ces places/tickets d’entrées, ce qui pose la question de ROI …

C’est pourquoi la participation des grandes villes pourrait constituer l’une des clés de ce scrutin. Les espaces urbains concentrent une part importante de la population marocaine, mais aussi une abstention souvent plus marquée. Or, lorsque les villes se mobilisent massivement, elles sont capables de rééquilibrer le débat politique, de faire émerger de nouvelles priorités et parfois même de rebattre les cartes électorales.

Soyons lucides : à ce stade, rien ne semble indiquer l’émergence d’une dynamique suffisamment forte pour remettre fondamentalement en cause les rapports de force observés ces dernières années. Cependant, l’enjeu du vote ne se limite pas à la désignation d’une majorité. Une démocratie saine a besoin d’une opposition forte, crédible et vigilante. Une opposition capable de questionner les décisions gouvernementales, de renforcer le contrôle parlementaire, de demander des comptes lorsque cela est nécessaire et de porter au sein des institutions les préoccupations d’une partie de la population qui ne se reconnaît pas dans l’action de la majorité.

Voter, c’est donc aussi contribuer à l’équilibre démocratique du pays. Même lorsque l’alternance paraît peu probable, chaque voix peut participer à la construction d’un Parlement plus représentatif, plus exigeant et plus apte à faire vivre le débat démocratique. Car le véritable risque n’est pas qu’une majorité gouverne. Le véritable risque est qu’elle gouverne sans contradiction suffisamment forte pour lui rappeler, en permanence, qu’elle agit au nom des citoyens.

Pour être honnête, je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’une élection transformera miraculeusement le pays du jour au lendemain. Je ne suis pas non plus certain que ma propre sensibilité politique soit aujourd’hui pleinement représentée dans l’offre électorale existante, d’ailleurs je trouve le niveau très médiocre . Pourtant, je continue de croire profondément en l’acte de voter.

Sur le plan économique également, le Maroc demeure marqué par une tradition relativement keynésienne. L’État conserve un rôle central dans l’investissement, les infrastructures, les politiques sociales, l’aménagement du territoire et l’orientation stratégique de nombreux secteurs. Cela signifie qu’au-delà des débats idéologiques, les choix politiques n’influencent pas directement la manière dont les ressources publiques sont allouées et les priorités nationales définies par une vision royale.

Penser qu’une société se transforme en quelques années relève souvent de la naïveté. Les grandes évolutions politiques s’inscrivent dans le temps long. Elles se construisent par accumulation de petites décisions, de débats, de réformes et d’engagements citoyens.

Voter ne garantit pas le changement. Mais l’abstention garantit une chose : laisser les équilibres se construire sans nous. Et dans une partie aussi complexe que celle qui se joue aujourd’hui au Maroc, je préfère participer au jeu que regarder les autres déplacer les pièces à ma place.

Malgré les avancées importantes qui ont été réalisées au cours des dernières décennies, notamment avec la Constitution de 2011 qui a consacré de nouveaux droits et renforcé plusieurs principes démocratiques, je continue à attendre la concrétisation pleine et entière de certaines dispositions constitutionnelles et l’élargissement effectif de la participation citoyenne.

Je fais partie de cette réalité. Marocain résidant à l’étranger, installé en France et ne possédant aucune autre nationalité, je ne dispose toujours pas de la possibilité de voter directement depuis mon pays de résidence et dois passer par le système de procuration. Alors que la constitution m’y donne droit

Cette question de vote sinon me fait également penser au paradoxe de l’âne de Jean Buridan. Selon cette expérience de pensée, un âne placé à égale distance entre deux bottes de foin parfaitement identiques serait incapable de choisir et finirait par mourir de faim. Au-delà de son caractère volontairement caricatural, ce paradoxe illustre une réalité profondément humaine : attendre indéfiniment la décision parfaite revient souvent à ne jamais décider.

En politique, cette logique est particulièrement pertinente. Beaucoup de citoyens s’abstiennent parce qu’ils ne se reconnaissent totalement dans aucun parti, parce qu’aucun programme ne leur semble pleinement satisfaisant ou parce qu’ils attendent une offre politique idéale. Mais cette offre parfaite n’existe probablement pas. Les grandes décisions collectives se prennent rarement entre une bonne et une mauvaise option ; elles se prennent souvent entre plusieurs options imparfaites.

La vie politique, comme la vie tout court, ne propose pas de réponses simples à des problèmes complexes. Il n’existe pas de chemin facile. Il n’existe pas de choix sans compromis. Et surtout, personne ne maîtrise entièrement les conséquences de ses décisions. Nous avançons avec des convictions, des valeurs, des préférences et une part d’incertitude.

Refuser de choisir au motif qu’aucune solution n’est parfaite revient finalement à faire un choix malgré tout : celui de laisser les autres décider.

Pour ma part, je préfère l’imperfection de la décision à l’immobilisme de l’attente. Je préfère participer à un choix collectif perfectible plutôt que m’exclure volontairement d’un processus qui continuera d’exister sans moi. La démocratie n’exige pas des citoyens qu’ils soient certains ; elle leur demande simplement d’être présents.

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